Jean Yaghlekdjian, 102 ans, ancien combattant

Entretien

Mise à jour le 26/08/2026

Jean posant devant la mairie du 14e casquette a carreaux et veste avec médailles

À l’occasion des commémorations de la Libération de Paris, nous avons rencontré Jean Yaghlekdjian, ancien résistant et combattant, né dans le 14e arrondissement, soldat de la 2e division blindée qui libéra Paris par la porte d’Orléans. Il a bien voulu partager avec nous son histoire à jamais marquée par la grande Histoire.

Jean Yaghlekdjian vient de fêter ses 102 ans. Droit comme un i, l'œil pétillant, 45 minutes de vélo d'intérieur tous les matins le maintiennent en forme, nous dit-il fièrement. Mais le siècle est bien là et son fils, Sylvain, le soutient pour marcher en s’adaptant patiemment à son rythme, lui rappelant de prendre son temps.

Si le pas est ralenti, la mémoire reste vive même si les dates et les anecdotes peuvent parfois se mélanger. « Vous savez, c'est loin. …. Je peux confondre … C’est flou… Je mélange… Je ne sais plus si c’est avant ou après ». Loin de le perturber, Jean rit de ses propres défaillances. Et ne perd pas pour autant sa détermination à raconter sa vie. Et à son âge, il y a de quoi raconter ! Son fils Sylvain est aussi là pour lui souffler la chronologie de sa vie et ses péripéties quand ses souvenirs s’évadent ou se télescopent. Non sans une certaine fierté. Jean arbore pour notre rencontre toutes ses médailles « je ne les porte pas tous les jours » nous rassure-t-il. Légion d'honneur, Croix de guerre, Croix du combattant volontaire, Médaille des évadés.

Le 14e arrondissement

Jean Yaghlekdjian est né dans le 14e, avenue de Châtillon - actuelle avenue Jean Moulin - le 13 juillet 1924. Les premières années de sa vie le voient grandir quartier Plaisance, rue Vercingétorix, dans un immeuble d’un étage à l’angle de la rue de Gergovie. Si le nom de la rue de son école ne lui revient pas – « peut-être rue de l’Ouest », par déduction -, il se souvient très bien qu’il était 1er de sa classe. Un talent que le directeur de l'école n’a, un jour, pas manqué de saluer en faisant remarquer à ses camarades de classe que « six mois [plus tôt], il ne parlait pas le français ». « Alors que j’étais né à côté ! » s’amuse-t-il. Il n’a pas démenti pour autant. Son patronyme trahit des origines arméniennes, mais Jean « avoue ne pas vivre en Arménien ». Son père, lui, parlait quatre langues. Il a quitté Constantinople (aujourd’hui Istanbul, Turquie) pour Paris au début du 20e siècle où il a rejoint son frère qui s’y était lui-même installé.

Les souvenirs de Jean du 14e sont flous. Le petit Jean a rapidement quitté Paris pour le sud : Toulon puis Nice. Avant de remonter par Lyon et finalement retrouver Paris à l’adolescence : le 16e, puis le voisin 15e. Le 14e, il y reviendra symboliquement à 20 ans pour libérer Paris des Allemands. Aujourd’hui, Jean habite le sud des Hauts-de-Seine, il reste relié au 14e par la nationale 20 qui mène tout droit à la Porte d’Orléans.

Au début, on accepte la situation mais quand on nous dit que les allemands ont franchi la ligne Maginot et qu’on s’apprête à nous égorger comme en 14… On a pris le sud !

La guerre

1940, l’armée allemande envahit la Belgique, les Pays-Bas puis la France. En juin, les troupes ennemies s’approchent de Paris. Deux millions de Parisiens fuient la capitale. Parmi eux, Jean et ses parents. « Au début, on accepte la situation mais quand on nous dit que les allemands ont franchi la ligne Maginot et qu’on s’apprête à nous égorger comme en 14… On a pris le sud ! » Les deux sœurs de Jean ont déjà été évacuées dans la Nièvre, à Babise. Jean et ses parents doivent les y rejoindre.

Sur la route, à Étampes, Jean et ses parents sont pris dans un bombardement : « Il y avait plein de monde sur la route. Vous connaissez le film Jeux interdits ? C’est exactement la scène d’ouverture du film. » Après le bombardement, Jean ne retrouve pas ses parents. Il décide de continuer sa route seul jusque dans la Nièvre dans l’espoir de les y retrouver auprès de ses sœurs. Il retrouve bien ses sœurs, mais pas ses parents. Il retourne à Paris dans leur ancien appartement de la rue d’Auteuil (Paris, 16e). Jean n’a pas 16 ans il vient de parcourir quelques 300 km aller et retour à pied quand il se présente devant ses parents stupéfaits. « D’où tu viens Jeannot ? - Bah, de Babise ! ».

L’engagement

Après une succession d’aventures qui l’entraine en Espagne, le voit arrêté par la police de Franco, libéré par les Anglais, envoyé au Portugal pour rejoindre la Gambie, pour finalement atterrir au Maroc, puis à Alger où il intègre le bataillon des parachutistes, Jean va prendre un convoi maritime avec le Commandant Bourgoin pour l’Angleterre lequel va remonter presque jusqu’en Islande pour éviter les sous-marins allemands. À l’automne 1943, il débarque à Liverpool et séjourne à Londres où il assure des gardes au QG du Général De Gaulle et va vivre les bombardements de la capitale britannique. « On s'abritait dans le métro et on y dormait ».

Jean remonte ensuite vers l’Écosse, à Auchinleck, où il suit des mois d’entrainement avec les troupes britanniques sur tout type d’aéronefs, saute à partir de ballons, de tyroliennes, d'avions : « d’abord le bombardier Whitley, après l'Albert Moll et le Douglas Dakota ». Il rejoint le sud de l’Angleterre pour être parachuté la nuit du 5 au 6 juin 1944 un peu au sud de Sainte-Mère-Église, en Normandie.

Jean était un saboteur, spécialisé dans le maniement des explosifs. « J’avais 20 ans, j’étais spécialisé dans le plastique », précise-t-il en riant. Il est alors intégré à la 2e division blindée, créée par le Général Leclerc, qui se dirige vers Paris. Après avoir libéré Antony et la Croix de Berny ou « ça bagarrait », la 2e DB arrive par la nationale 20 à la Porte d’Orléans. Jean se souvient y avoir été appelé par la maternité de Saint-Vincent de Paul, avenue Denfert-Rochereau, où des miliciens français qui se battaient du côté des Allemands s’étaient retranchés. « Je me souviens avoir couru dans une salle pleine de bébés avec ma mitraillette à la main. Les femmes avec leurs enfants étaient paniquées ». Un peu plus tard, à quelques mètres de la maternité, dans le Jardin du Luxembourg, Jean échappe de peu à la mort, après avoir sauté de sa Jeep, traversée par un obus.

L’humanité

Malgré l’enthousiasme du récit de ses aventures, Jean garde une détestation pour la guerre. Les faits d’arme et la reconnaissance de la patrie n’effacent pas les morts. Jean se souvient qu’alors qu’il stationnait pour se reposer dans le bois de Boulogne, un camarade de jeep prit une rafale dans la tête suite à une erreur de manipulation des mitraillettes américaine. C’est Jean qui l’a veillé. « Son nom ne figure pas sur le monument aux morts » s’insurge-t-il.

En Alsace, où la 2e DB a poursuivi son périple après la libération de Paris, il se souvient aussi du Commandant Putz, sous les ordres duquel il évoluait, « un type extra », tué par l'éclatement d'un obus au moment où il préparait l'offensive sur Grussenheim le 28 janvier 1945. « Un quart d’heure avant qu’il soit tué, je me trouvais avec lui ». Jean confesse qu’il a « vécu des moments très difficiles. Bizarrement, un jour j’avais une trouille terrible. Et le lendemain, un courage extra. ».

Je suis fier, j’ai fait la guerre dans des conditions très difficiles, mais j’ai refusé de tuer un Allemand […] Des hommes comme nous : je ne pouvais pas ! Je regrette : je suis intervenu, mais pas assez.

Il se souvient aussi avec tristesse des ennemis : « Je vais vous dire une chose, il y en a qui ne le comprendront pas… Je suis fier, j’ai fait la guerre dans des conditions très difficiles, mais j’ai refusé de tuer un Allemand. Il y en a qui s’en sont glorifiés. Des hommes comme nous : je ne pouvais pas ! Je regrette : je suis intervenu, mais pas assez. Mes collègues ont torturé un SS, puis l’ont fusillé. Il avait 19 ans ! On l’a autorisé à écrire à sa mère. Je ne pouvais pas… Je ne pouvais pas. C’était peut-être un SS, mais il n’avait peut-être rien fait. » Aux combats dans les Ardennes, auxquels il a participé, l’histoire a mieux tourné. « En Allemagne, à Entraching (Bavière), nous avons fait beaucoup de prisonniers. Parmi eux, un nous a dit « Je n’ai pas de chance, mon village est à 2 km. » Jean et ses camarades ont laissé le verrou ouvert pour qu’il puisse s’évader.

Après la victoire du 8 mai 1945, ce fut le temps de la démobilisation et des règlements de compte. Jean en garde aussi un souvenir amer. « À Étampes, j’ai vu 30 pauvres femmes toutes nues, rasées sur la place publique. Certaines portaient des bébés dans leurs bras. J’étais scandalisé. Ces femmes qui ont été tondues par des gens qui n’ont rien fait pendant la guerre. C’est indigne. Tondre une pauvre femme parce qu’elle a eu de la sympathie pour un Allemand ? C’est humain, c’est des choses de la vie. »

L’après-guerre

Démobilisé en octobre 1945, Jean s’est reposé. Avant de réaliser que le repos ne nourrissait pas. « Des camarades de la 2e DB voulaient que je vienne avec eux en Indochine. Je n’ai pas voulu. J’ai fait la guerre pour libérer la France, je ne vais pas faire une guerre contre des gens qui veulent libérer leur pays. » Jean a préféré rejoindre la vie civile et a travaillé dans les chemins de fer : le métro qui allait devenir la Ratp, où il a fait 36 ans de carrière.

De la seconde guerre mondiale, Jean a gardé le goût pour les sauts en parachute. En 2019, à 95 ans, il est remonté dans un petit avion à 4 500 mètres et a sauté avec ses fils. Il avoue même qu’il le referait bien. « Ce que j’aime, c’est la chute. Vous tombez 3 500 mètres et vous vous dites est-ce qu’il va s’ouvrir ? J’aime bien tomber dans le vide ».

Il garde aussi l’envie de transmettre son histoire, aidé par son fils auquel il n’a raconté ses aventures que sur le tard. « C’est une vie qui n’est pas ordinaire. Mais il y en a d’autres que moi qui l’ont vécue cette vie. » Son expérience l’a convaincu qu’« il faut œuvrer pour la paix. J’y suis très attaché. » Le regard triste, il se dit particulièrement scandalisé par la situation au Proche-Orient. « Je ne vous cache rien, j’ai manifesté pour l’Exodus. Quand les Britanniques s’opposaient à son accostage en Palestine. Aujourd’hui, je ne peux pas accepter ce qui se passe au Proche-Orient. Je ne comprends plus. »

Esprit resté rebelle, Jean n’a adhéré à l’association des anciens combattants de la 2e DB qu’à 101 ans. Mais il est de toutes les commémorations. Il était présent cette année avec son fils Sylvain, aux commémorations du 25 août dans le 14e.

Commémorations du 25 août 1944

Mardi 25 août 2026
- 11h30 │ Parvis de la mairie du 14e, devant le monument aux morts → Télécharger l'invitation
- 15h30 │ Cérémonie militaire en hommage à la 2e D.B. devant la statue du Maréchal Leclerc, Porte d'Orléans
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